« Causer » de nos jours se dit « communiquer », « échanger » ou « partager ». Autant avec un complément par « avec » ou « à » qu’avec un complément par « de » ou « sur ». On échange avec quelqu’un ou sur un sujet quelconque. Et même des groupes qui « conduisent la recherche pour eux-mêmes sont invités à partager au cours d’une série d’assemblées ». On décrit une pièce « où l’on peut échanger avec les parents »... Deux exemples particulièrement intéressants où les verbes sont employés absolument. [ Je relève, in Messages du Secours catholique 06.96 « Les jeunes ont besoin de rencontres entre eux (!) pour partager leurs expériences et leurs difficultés », où ‘partager’ réfère bien à des échanges verbaux. Un adhérent de Villages de Joie écrit que son voyage au Burkina Faso lui « a permis d’échanger avec Rouki, maman SOS » 05.99 ]. Curieuse substitution. Au XVIIème siècle, on disait encore volontiers « conférer », bien que « causer » commençât à se répandre, si l’on en croit les textes, moins fréquemment peut-être que « converser », qui veut dire d’abord « fréquenter » ; l’échange suppose la présence de celui avec qui l’on échange. Exemple du besoin qu’a la langue de se renouveler sans cesse, qui traduit aussi une modification de conception de « l’intercommunication ». Pascal écrivait, faisant écho à Montaigne : « On se forme l’esprit et le sentiment par les conversations, on se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations. ». L’un et l’autre étaient attentifs aux risques du « cercle herméneutique » qui révèle l’importance du choix des interlocuteurs. Pascal concluait : « Cela fait un cercle dont sont bienheureux ceux qui sortent. » (Br. 6). De nos jours, l’important c’est d’ « échanger » ; on ne semble plus croire à la nécessité du choix. On est conquis par un relativisme universel : toute parole est équivalente, et chacun peut conserver ses certitudes ou son scepticisme. On cause pour causer, oubliant que, comme le signalait récemment un sociologue, dans la communication, contrairement à ce que l’on semble croire, ce n’est pas la production du message qui est importante, mais sa réception : « Ce qui compte, disait-il, c’est d’écouter »; pour échanger, il faut entrer dans la logique de l’autre. Voilà bien les carences du « partage » qui court le risque de sombrer dans le bavardage improductif. 11.95. Témoin ce dernier avatar de la « communication »: Le Monde du 29 août 2002 n’hésite pas à écrire : « Communiquant tout et son contraire, l’administration Bush n’a pas prouvé… » où il faut convenir que la « communication » n’est plus que bavardage. Mais quand on lit (Le Monde du 28 mars 2003) que « l’état-major (américain) est critiqué pour sa communication » on doit considérer qu’il s’agit d’une mise en cause des techniques d’information employées. Comme disait déjà Esope la langue est bien la meilleure et la pire des choses, elle crée le lien social et elle le détruit. (cf. La Fontaine, La vie d’Esope le Phrygien.). Ce qui explique qu’on puisse être « peu désireux de communiquer sur ce sujet » (Le Monde, 6.12.03), pour ne pas se faire piéger !
« Communiquer » devient polyvalent et sert à exprimer toutes sortes de situations langagières, comme le montre cet exemple : « On ne communique pas assez sur les risques encourus ».03.04.
On n’en est pas loin quand j’entends que « le gouvernement se contentera d’une communication, les décisions seront pour plus tard », propos où je comprends que le gouvernement se contentera d’afficher es intentions, manière de dire sans faire, pour plagier le titre de l’ouvrage d’Austin. 06.02. La connotation péjorative du terme se précise quand un ministre assure que la décision prise « n’est pas un fait de communication » mais bien une décision importante ! 11.08.02. Néanmoins quand la responsable d’une « manifestation commerciale » (autrefois on disait « foire » !) annonce « nous avons beaucoup communiqué », elle veut dire, je pense, qu’on y a enregistré nombre de « contacts » ; dans ce cas la « communication » est affaire commerciale. Politique, commerce, bavardage, tous les domaines de la « communication » moderne, et tous les aspects de la feinte verbale qui rapporte.12.02 Quand un responsable syndicaliste déclare (Le Monde, 13.09.03) : « Le gouvernement n’a aucune ligne directrice, il communique » je crois comprendre qu’il veut dire que le gouvernement « cause pour ne rien dire » ; la « communication » sombre dans le « flattus vocis ».
Un éclairage nouveau sur la « communication » m’est fourni par un article de J.P. Fitoussi, dans Le Monde du 4 avril 2003 : « La communication consiste à sélectionner, parfois en les déformant, des faits, à leur adjoindre des allusions, des impressions, des sentiments ou ressentiments, pour que l’ensemble fasse système et serve un message. » Contrairement à « l’information » où « l’interprétation peut faire message, mais ce dernier ne préexistait pas dans l’intention des auteurs », « il s’agit (dans la communication) d’une manipulation » alors que dans « l’information » il s’agit « du produit de la difficulté de déchiffrer le monde ». La « communication » serait donc une déformation orientée par une idéologie de la formalisation du réel ! En tous cas ; la « communication » est devenue la forme d’information du pouvoir ainsi que le manifeste cette déclaration d’un politique : « Il fallait une communication gouvernementale beaucoup plus rapide et beaucoup plus forte » (Le Monde, 16 août 2003). Il ne s’agit pas en l’occurrence d’un « communiqué » purement informatif mais bien d’une campagne sinon de « propagande » du moins de manipulation de l’opinion. Quant à cette information du Monde (27.04.04) « Renaud Donnedieu de Vabres annonce aux intermittents qu’il communiquera dans dix jours » pour « fera une déclaration » il faut bien constater la mort de la « communication » comme « échange ». Sans contestation sur le sens de « communiquer » cette occurrences entendue à la radio : « il s’agit d’informer (l’opinion) et non de communiquer ». 02.06. R.Solé, dans Le Monde du 10.02.07 écrit : « « Communiquer » ne signifie plus entrer en relation avec quelqu’un, mais la conquérir, le séduire, voire le piéger. » C’est en tout cas le sens que le mot prend dans l’expression nouvelle, avec une apocope énorme, « faire de la com » qui équivaut à « baratiner » 05.07.