Le Français tel qu'on le cause.

            

En guise de prolégomènes...

 

 

            Plus j’y réfléchis, et plus il m’apparaît que tout ce que l’on prétend savoir, tout ce que l’on croit penser ou sentir, observer ou expérimenter, tout ce que l’on est amené à dire, sur soi, les autres ou le monde, est d’abord un assemblage ordonné de mots. Il n’y aurait aucun concept disponible sans les mots pour le formuler : c’est quand on dispose du lexique et de la syntaxe appropriés que l’on peut penser quelque chose du réel. Et la formulation même de ce que l’on « pense » est une entreprise dialectique qui va de ce que l’on essaie de dire à ce que l’on constate que l’on dit. Le dit, lorsqu’il n’est pas, comme trop souvent, purement redondant et répétitif,  n’est pas la réplique sonore ou graphique de ce que l’on a préalablement pensé ; il est le résultat d’un affrontement entre une pensée qui se cherche et la forme dans laquelle elle se dit. D’où l’importance de la maîtrise de la langue dans l’effort réflexif. Et dans la constitution du savoir, puisqu’on ne sait que ce que l’on est à même de dire.

 

            Plus profondément encore, comme dit J.Poulain, « l’esprit trouve son origine dans le langage ». L’esprit, cette disposition de notre nature, n’a pu et ne peut se manifester que dans une pratique langagière. L’homme se définit comme l’animal doué de parole. Les Grecs n’avaient pas tort de désigner par le même mot logos la parole et la raison, ce que l’on dit et ce que l’on pense. « Car », comme disait Hugo, sous une forme quelque peu amphigourique et ampoulée, « le mot, c’est le verbe, et le verbe, c’est Dieu ». Selon Heidegger « le langage est la maison de l’Etre en laquelle l’homme habite ». On dira plus simplement avec J.Poulain que « c’est dans et par le langage que se conduit la tentative pour établir une harmonie avec soi-même, avec autrui, avec le monde ». Autre manière de dire que l’effort de la pensée, de toute pensée, même la plus rudimentaire, étant de transformer le chaos des impressions (sensations, sentiments, émotions, etc.) en cosmos, c’est à dire en un ordre pensable, et pensable parce qu’ordonné, cette transmutation ne se peut faire sans passer par une pratique langagière. La langue est ce qui nous permet de mettre de l’ordre dans nos impressions, et par conséquence de les penser.

 

            Encore convient-il que le dit soit convenablement formulé et soit conduit comme un véritable effort d’expression personnelle. Car il est une parole purement répétitive et redondante, - et c’est peut-être la plus commune ! -, qui se borne à faire écho à l’entendu. Le psittacisme engendre le snobisme langagier : on se borne à reprendre à son compte des formules qui ont séduit par leur nouveauté ou leur chatoiement. Ce qui tente le plus, en effet, le locuteur, c’est le souci qui l’anime de faire effet sur son interlocuteur : si on est en mesure de lui asséner quelque néologisme inattendu, quelque terme inconnu de lui, on le déstabilise et on a barre sur lui. Toute interlocution est une tentative de prise de pouvoir. On le voit bien avec les marchands sous tous leurs vêtements. Et la « communication », - tarte à la crème de nos hommes publics, qu’il s’agisse de « fils de pub » ou de politiques -, se fonde sur la recherche du slogan qui fait mouche et entraîne l’adhésion du gogo en puissance que chacun de nous peut être. A tel point que la « faute » sera recherchée comme appât (faute de graphie, comme la lettre renversée, faute d’orthographe délibérée, impropriété de terme, néologisme, etc…, toutes choses dont la publicité fait usage.).

 

            La langue est l’instrument de la pensée. Mais elle parvient à en être le masque. On constate aisément la dérive qui conduit à prendre le mot pour la chose, et le discours pour le réel qu’il prétend exprimer. Ainsi la « chose » désignée par le « mot » s’enrichit des attributs que le vocable, marque d’une classe d’objets, véhicule ; ainsi « carré » va-t-il s’appliquer à des figures plus ou moins parallélipipédiques, et conduire à des raisonnements faux ou des constructions bancales. On s’abuse en manipulant des vocables sans un esprit critique affûté attentif en permanence aux risques de dérapage. La pensée doit être un effort incessant pour ne pas se laisser piéger par les termes dont elle use, faute de quoi on se donne une image erronée du réel, en comprenant sous le même terme des réalités fondamentalement différentes. Le discours crée des images du monde que l’on prend pour le monde.

 

            Il ne suffit donc pas de parler beaucoup pour bien penser, mais on ne saurait penser sans parler ; c’est une des découvertes récentes de la philosophie que l’on désigne sous le terme d’« herméneutique » : la réflexion doit s’appuyer pour être créatrice de pensée sur le commentaire de texte : c’est en cherchant à reformuler ce qui l’a déjà été que le locuteur (ou le scripteur) a chance de penser.

 

            J’ai en effet quelques raisons pour ne pas exclure l’hypothèse qu’il existe une forme de pensée indépendante de sa formulation verbale. Peut-être que l’on « pense » aussi avec des images qui organisées provoquent non seulement des sentiments et des émotions, mais déterminent des résolutions, voire des idées, qui, selon les Grecs ne sont que des « images » (idéai). Est-ce par hasard si le français « sentiment » exprime cette double réalité ? Par ailleurs, je constate souvent, quand j’écris, que je dois  recourir au dictionnaire pour y trouver le terme qui s’ajuste au plus près à ce que je cherche à exprimer, comme si la pensée, en moi, préexistait, au moins au stade de son élaboration, à son expression définitive, - pour autant qu’il y ait du définitif en la matière.

 

            Y aurait-il donc lieu de distinguer entre une pensée « spontanée » ou « affective », qui ne se soucie pas de concepts, et cependant apte à construire une représentation du monde et à y installer des rapports signifiants, - et produisant un langage imitatif sur le mode du stéréotype -, et une pensée « réfléchie » ou « intellectuelle » plus à même, grâce à une élaboration de concepts, de construire un système de relations pouvant être l’objet d’une remise en cause indéfinie, d’un système hiérarchisé et valorisé, à la base de toute adhésion délibérée. D’un côté, - celui de l’hémisphère droit ? – la pensée dirait « je préfère », de l’autre – celui de l’hémisphère gauche ? - « j’ai des raisons pour préférer ». Et la culture consisterait à donner progressivement l’avantage à la seconde sur la première…

 

            Ce qui m’apparaît peu à peu, au fil de ces observations qu’il serait assez inintéressant de limiter à une recension des dérives de la langue, c’est que nous pensons de façon mimétique, et plus précisément encore que nous nous donnons le sentiment de penser en usant d’un matériel langagier qui circule autour de nos oreilles en agglutinant des bribes de signification que nous ne maîtrisons pas.

 

            La pensée de tout un chacun n’est, pour l’essentiel, qu’une redondance formelle de la « pensée » circulante au travers du langage. On ne commence vraiment à penser qu’à partir du moment où l’on s’efforce de sortir de l’illusion que crée le langage commun. Dérégler le langage, comme l’ont voulu les poètes après Baudelaire, si ce n’est pas l’assurance de penser, c’en est la condition. Un discours léché, ordonné, trop « classique » - comme celui que l’on fait parler dans les classes -, a toute chance de passer à côté de ce qui est essentiel. Peut-être y a-t-il ici la source d’une critique fondamentale de l’enseignement, pour autant que celui-ci prétend apprendre à penser.

 

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            Ce qui fait l’unité du langage ou de la parole, c’est l’ensemble des moyens de la langue qu’ils mettent en œuvre. Il me semble nécessaire de distinguer deux procès, qui pour n’être pas indépendants, peuvent conduire à deux analyses différentes : le langage comme mode de communication intersubjective (entre personnes) et le langage comme mode de penser intrapsychique (autrement dit la conscience discursive). Il faut reconnaître pourtant le rôle déterminant, dans ce deuxième mode, de la communication et de l’échange pour la maturation de la pensée.

 

            Au sein des systèmes de communication, le langage articulé et modélisé dans la langue engendrée par le groupe social, n’est qu’un des multiples codes qui servent à la communication, à côté de la « pragmatique », de la mimique, de la gestuelle, des onomatopées, du chant, etc. Il est seulement plus rigoureusement et socialement codifié, et peut donc être ou plus performant ou, au contraire, plus superficiel que d’autres : un regard ou une caresse peuvent dire plus que des formules verbales.

 

            Comme système de communication, le langage articulé couvre toute une gamme de significations, depuis le conventionnel ritualisé (les formules de politesse, vg.) jusqu’à la confession et ses différents niveaux de vérité.

 

            Si l’on pense à l’exposé devant un public, on déborde alors du système de communication pour entrer dans l’élaboration de la pensée, pour autant du moins que l’exposé ne soit pas pure récitation, et que l’exposant, tenant compte des réactions de son auditoire, se mobilise pour moduler et affiner sa pensée. Alors, effectivement, pensée et langage s’imbriquent totalement. Ses étudiants disaient de Bergson qu’il leur donnait le sentiment de penser devant eux.

 

            Mais, c’est dans le même temps qu’on découvre à quel point le langage formalise la pensée, et à quel point la pensée prend forme par le langage. C’est au moment où je trouve « les mots pour le dire » que je prends conscience de mon « sentiment » - à tous les niveaux de maturation que ce mot peut désigner, de l’intuition au raisonnement. Le langage rend seul possible la conscience de mon être-au-monde, mais en contre-partie toute formulation langagière tend à piéger mon intuition et à figer la démarche euristique : une fois la pensée « encagée » dans sa formulation, on tend à oublier que celle-ci n’est qu’un moment de la démarche, et un aspect de sa découverte. On s’en rend bien compte dans les échanges entre esprits exercés à des disciplines différentes (mathématiciens et physiciens par exemple, ou entre neurologues et psychanalystes). Passer d’un cercle disciplinaire à un autre exige une fracture des langages. On s’est battu avec acharnement et sans effets, sur des mots ; l’histoire de l’esprit humain est pleine de ces joutes illusoires et vaines.

 

            En fait, pour qu’un énoncé étranger (produit par un autre) puisse me révéler son sens, il me faut m’efforcer de sortir de mon propre cheminement et d’entrer dans celui de l’autre. Faute de quoi, tous les contre-sens deviennent possibles, et les ambiguïtés qui en naissent sont grosses de guerres. L’histoire des langues est l’histoire de la Pensée. L’humanité ne cesse de redire ce qu’elle a commencé à dire de son être-au-monde, et s’achemine, peu à peu, et difficultueusement, vers la vérité de l’être.

 

            Etonnante, par ailleurs, la capacité proprement et exclusivement humaine de penser selon plusieurs systèmes langagiers (cas des multilingues), et même (cas des interprètes) simultanément, en transcendant instantanément un message reçu dans un code linguistique pour le formuler dans un autre système, et ce, malgré les différences de fonctionnement des codes. Une conversation entre bilingues peut être conduite successivement selon des systèmes différents : on peut alors s’interroger sur la spécificité de la pensée par rapport à sa formulation. Quant aux traductions simultanées, s’agit-il seulement de l’exercice d’une rapidité dans les connexions mentales, neuronales ou autres, ou d’une indépendance relative du sens par rapport à sa formulation ? Le message est « compris » dans un code, restitué dans un autre ; les performances des experts m’étonnent toujours.. Mais selon Schleiermacher cette forme de traduction « immédiate » ne suppose pas une pensée ; elle n’engage aucune herméneutique. Quant il s’agit de traduire des textes, on s’aperçoit qu’un même texte peut être rendu de façons fort diverses selon les traducteurs et donc selon l’état de leur langue « maternelle » et l’usage qu’ils en font au moment où ils « traduisent »

 

            Peut-on dès lors se contenter de dire que la pensée n’est qu’un assemblage cohérent de procédures langagières, et par conséquent le produit de la complexification des connexions neuronales (nature) et des interlocutions sociales (culture) ?

 

            Est-on en droit de poser que cette évolution qui jalonne l’histoire du vivant de multiples étapes et de ruptures instituant de nouvelles capacités, où apparaissent de nouvelles voies de signification, n’a été et n’est possible que grâce à une force qui l’alimente et la conduit à l’efflorescence récente de la Raison ?

 

            Ces deux hypothèses paraissent aussi justifiables l’une que l’autre. Selon la première, l’esprit est en perpétuelle genèse ; la seconde pose que l’esprit est en perpétuelle révélation à l’homme, et à lui seul, « semblable à Dieu », selon une assertion qui a été émise depuis quelque trois millénaires. Si l’on en croit Heiddeger, ontologiquement l’homme se distingue de l’animal par cette capacité langagière qui le fait ek-sister hors du monde où il « habite ».

 

            Ce qui n’est pas contestable, en tous cas, c’est que le langage signifie toujours plus ou moins que la pensée qui l’accompagne. Il dit plus quand il révèle un refoulé qui s’échappe, comme dans le cas des lapsus ; il dit moins quand le locuteur reste insatisfait de sa parole, quand il n’arrive pas à formuler avec assez de pertinence ce qu’il « a dans la tête » ou « sur le cœur ». Il arrive même que le langage approche du degré zéro de la signification (discours dit « de toilettage ») lorsque l’échange ne sert, comme dans certaines pratiques animales qu’à éviter l’agressivité spontanée de l’autre. Il y a donc toujours une certaine inadéquation entre pensée et discours. L’art de la rhétorique consiste précisément à jouer avec ce plus (hyperbole) ou ce moins (litote), ou cet autrement (périphrase, etc).

 

            Ce qui ne laisse pas de frapper l’observateur, c’est l’étonnante et incessante créativité que manifeste la communauté linguistique : elle fait glisser le sens des mots (métonymies), enrichissant sans cesse leur polysémie au risque de créer des ambiguïtés, elle bouscule la rection des verbes ou le système des accords, mais surtout elle invente de nouvelles relations entre les perceptions et les significations (métaphores). Ces innovations ne peuvent être, au départ, que des initiatives individuelles qui se collectivisent par ce mimétisme dont R.Girard fait la caractéristique essentielle de l’humanité. La mode, l’extension souvent fulgurante de ces innovations, marque l’évolution indéfinie de la langue ; certaines subsistent, d’autres disparaissent, pour, parfois, revenir.

 

            A l’origine de ces novations, on peut invoquer la paresse, notamment au plan du phonétisme, qui entraîne le raccourcissement des formes (amuissement, aphérèse, apocope,…), mais aussi l’imitation incontrôlée et le snobisme (anglicismes…), ou l’ignorance des possibilités de la langue, notamment en matière lexicale (néologismes), ou encore une créativité de l’imaginaire qui établit de nouvelles associations entre le perçu ou le senti et leur expression. Les traces de ces innovations subsistent que chacun utilise en fonction de son apprentissage.

           Saussure assurait qu’une langue ne subsiste qu’à la condition de se transformer sans cesse, à la fois dans le temps (innovations lexicales notamment) et dans l’espace (créations d’idiolectes et de dialectes). Une instance de régulation d’origine institutionnelle, l’école notamment, s’efforce d’éliminer les novations aberrantes ou inutiles, mais aussi une régulation spontanée fondée sur la mémoire collective qui explique le caractère temporaire de certaines modes. Le succès ou l’insuccès de telle ou telle reste imprévisible, à l’instar de tout phénomène de mode, laquelle peut se comparer aux mouvements des flux marins. Autant en emporte le vent, mais il y a des retours imprévisibles… On peut regretter que des glissements inutiles ou pervers ne se produisent qui perturbent l’expression de la pensée, comme par exemple, celui de l’éventuel et du potentiel dans des occurrences comme « un visiteur potentiel  », regretter aussi les confusions d’emplois, comme « supporter » avec l’entrée de l’emploi anglais (comment interpréter « je supporte ma femme » ?) ou les « tics » comme la « surite » où « sur » se substitue à toutes les autres prépositions.

Ce sont ces innovations qui sont l'objet de ce blog.

Je souhaite que vous  "supportiez"  ce blog avec autant de ferveur que j'ai mise à noter, à dater  et à  transcrire ces observations langagières.

Paul GUYOT

           

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